Théophile Kouamouo
Le Courrier d'Abidjan
Parution N° 731 du Mardi 6 Juin 2006
La question m’est souvent posée lors des conférences que je donne en Côte d’Ivoire et ailleurs. Elle vient souvent de jeunes sincèrement universalistes ou de Français se percevant progressistes, effrayés de l’amalgame qui pourrait être fait entre eux et le gouvernement de leur pays. Elle sort aussi de la bouche d’adversaires sournois, qui aimeraient bien que je leur donne un prétexte pour me traiter d’infâme raciste pathologiquement anti-français. «Combattez-vous toute la France ?».
Bien entendu, la réponse est non. Mais elle revient, d’une certaine manière, à n’accuser, au fond, qu’une minorité absolue de politiciens ou de militaires, là où toute une élite administrative, médiatique, culturelle, économique, est complice par son silence du «plus grand scandale de la République.» Répondre non, tout simplement, revient à réinstaller, à peu de frais, le peuple français dans son ensemble dans un confort moral dans lequel il ne peut pas se complaire pendant qu’on commet des crimes en son nom.
Il y a près de cinquante ans, Frantz Fanon disait déjà, dans Peau noire, masques blancs : «oui, la civilisation européenne et ses représentants les plus qualifiés sont responsables du racisme colonial.» Dans le cadre de sa démonstration, il faisait appel à Francis Jeanson, qui avait écrit, dans la revue Esprit de janvier 1950, un article frappant sur la barbarie coloniale en Algérie et sur l’indifférence bien opportuniste du peuple français. Selon Jeanson, tout ressortissant d’une nation est responsable des agissements perpétrés au nom de cette nation. Ses écrits nous rappellent la lâcheté avec laquelle tout le corpus intellectuel hexagonal détourne les yeux quand la Licorne tue devant l’Hôtel Ivoire, sur le pont Charles-de-Gaulle ou au corridor de Duékoué. «Jour après jour, ce système développe autour de vous ses conséquences pernicieuses, jour après jour ses promoteurs vous trahissent, poursuivant au nom de la France une politique aussi étrangère que possible, non seulement à vos véritables intérêts, mais aussi à vos exigences les plus profondes. Vous vous faites gloire de vous maintenir à distance d’un certain ordre de réalités : ainsi laissez-vous les mains libres à ceux que les atmosphères malsaines ne sauraient point rebuter, puisqu’ils les créent eux-mêmes par leur propre comportement. Et si vous parvenez, apparemment, à ne pas vous salir, c’est que d’autres se salissent à votre place. Vous avez des hommes de main, et tout compte fait, c’est vous les vrais coupables : car sans vous, sans votre négligente cécité, de tels hommes ne pourraient pas suivre une action qui vous condamne autant qu’elle vous déshonore.»
Je ne combats pas toute la France, mais assurément je combats celle du silence.

